Livre électronique (3): une innovation technologique ?

Le Cybook, l’un des premiers modèles de livre électronique, est sorti en France en 1998. Personne ne s’en souvient, c’est normal, ce ne fut pas exactement un succès commercial. La France n’était pas prête, il y a 11 ans: l’ère du multimédia ne faisait que commencer, l’Internet pour tous n’était qu’un espoir et le téléphone n’était même pas encore mobile. L’ebook, à la fin des années 1990, était trop en avance sur son temps pour apparaître légitime aux yeux des consommateurs, des distributeurs et des éditeurs. L’échec fut donc cognitif (« un livre électroquoi ? ») avant d’être commercial.

C’est que derrière la nouveauté technologique se cachent bien d’autres choses. Afin d’amortir le choc cognitif, les versions les plus sophistiquées de l’ebook intègrent à présent un écran en « papier électronique », qui imite l’apparence du papier traditionnel afin, justement, d’avoir l’air moins nouveau, et donc, plus légitime. Une technologie n’est jamais « découverte » : elle est développée au sein d’organisations qui cherchent à la légitimer pour mieux la promouvoir ; elle ne se diffuse qu’au fur et à mesure que ses spécifications sont négociées avec d’autres organisations qu’il faut convaincre de relayer la technologie (les éditeurs, les distributeurs, les universités). Le passé regorge d’exemples de technologies qui finissent dans les poubelles de l’histoire parce que la négociation interorganisationnelle n’a pas porté ses fruits : la vidéocassette en format Betamax de Sony ; le Mini Disc (encore Sony) ; le LaserDisc de Philips ; le HD DVD de Microsoft, NEC et Intel, supplanté par le Blu-Ray de Sony le revanchard suite à la trahison de Toshiba, etc.

Le progrès technologique, donc, est avant toute chose un phénomène organisationnel qui émerge de coalitions instables. Dans l’industrie du livre électronique, le nouveau Cybook Opus, tout comme le Reader Touch de Sony, optent actuellement pour un format libre de diffusion de contenu appelé Adobe EPUB. Amazon, leader sur le marché avec l’ebook Kindle, a fait le choix d’un format propriétaire qui garantit à l’entreprise une mainmise sur la diffusion de contenus : seuls les livres téléchargeables sur le site d’Amazon peuvent être lus sur le Kindle. Qui cela pourrait-il bien énerver parmi les protagonistes listés plus haut ? Et quand on pense à tout ce que le livre électronique pourrait changer dans notre manière d’appréhender la culture, on ne peut que reconnaître le rôle essentiel que jouent les organisations dans les mutations sociétales contemporaines. Un rôle que la plupart des sociologues et des économistes ont laissé à d’autres le soin d’étudier.

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