On a l’impression que tout débat public passé à la moulinette médiatique se résume, somme toute, à la question suivante : l’argent ou les valeurs ? Quelques exemples récents : la réforme de l’hôpital, la « moralisation » du secteur bancaire, le trou de la Sécu, le populisme supposé du Téléthon. Les débats qui fleurissent autour de l’arrivée du livre électronique ne semblent pas échapper à ce dilemme de surface : défendons nos valeurs avant de penser à l’argent, disent les un ; sans argent, comment ferons-nous pour défendre nos valeurs, répondent les autres.
Le premier article sur l’arrivée du livre électronique en France dressait une liste des principaux acteurs en présence. Leurs intérêts sont divers et souvent contradictoires. Leur discours médiatique, visant à gagner les faveurs de l’opinion, rejoue régulièrement le dilemme de l’argent et des valeurs. Voici trois exemples d’échanges de bons procédés entre maisons d’édition à l’ancienne et fabricants de livres électroniques.
1er échange. « Le livre électronique coûtera moins cher au consommateur puisqu’on n’a pas besoin de papier pour l’imprimer ni de camion pour l’acheminer à son point de vente. » (l’argent)
« Oui mais c’est la mort annoncée des librairies (notamment des petites librairies de quartier qui créent du lien social) et des bibliothèques (notamment des peti…, bon vous avez compris). C’est la Culture qui va en prendre un coup ! » (les valeurs)
2ème échange. « Le livre électronique est écologique, on ne gaspille pas de papier et d’essence pour transporter le bois vers l’usine de papier, puis le papier vers l’imprimerie, puis le livre vers son point de vente ». (les valeurs)
« Oui mais vous oubliez de préciser que les marges prélevées par le bûcheron qui coupe le bois, par la fabrique de papier, l’imprimeur et le transporteur ne serviront pas tant à baisser le prix pour le consommateur qu’à enrichir l’entreprise qui fournira le livre électronique ! Ne me servez pas votre laïus sur le développement durable, vous savez très bien qu’en réalité la marge d’Amazon va doubler » (l’argent)
3ème échange. « Le livre électronique c’est la démocratisation de la culture enfin accessible à tous et à chaque instant ! Même ceux qui vivent dans des chambres de bonne de 6 m² pourront stocker des milliers d’ouvrages dans leur bibliothèque électronique » (les valeurs, un peu tirées par les cheveux)
« Oui mais vous oubliez que le livre électronique c’est la porte ouverte au piratage, regardez ce qui se passe avec la musique et les films sur Internet, bon sang ouvrez les yeux ! Le livre électronique ne sera rentable pour personne ! » (l’argent)
Une remarque, avant de conclure. Chacun des arguments ci-dessus portant sur les valeurs est susceptible d’enrichir l’organisation qui parviendrait à le faire accepter à une majorité ; de même, chaque argument invoquant les puissances de l’argent contient en réalité un jugement de valeur, puisqu’il réfute la position adverse – qui porte précisément sur les valeurs. C’est à se demander si le plus simple ne serait pas de reconnaître que chacun – auteur, éditeur, imprimeur, distributeur, fabricant d’ebook – ne fait rien d’autre que défendre son bout de gras, du mieux qu’il le peut, pour continuer à exister et maintenir son statut.