Livre électronique (3): une innovation technologique ?

10/12/2009

Le Cybook, l’un des premiers modèles de livre électronique, est sorti en France en 1998. Personne ne s’en souvient, c’est normal, ce ne fut pas exactement un succès commercial. La France n’était pas prête, il y a 11 ans: l’ère du multimédia ne faisait que commencer, l’Internet pour tous n’était qu’un espoir et le téléphone n’était même pas encore mobile. L’ebook, à la fin des années 1990, était trop en avance sur son temps pour apparaître légitime aux yeux des consommateurs, des distributeurs et des éditeurs. L’échec fut donc cognitif (« un livre électroquoi ? ») avant d’être commercial.

C’est que derrière la nouveauté technologique se cachent bien d’autres choses. Afin d’amortir le choc cognitif, les versions les plus sophistiquées de l’ebook intègrent à présent un écran en « papier électronique », qui imite l’apparence du papier traditionnel afin, justement, d’avoir l’air moins nouveau, et donc, plus légitime. Une technologie n’est jamais « découverte » : elle est développée au sein d’organisations qui cherchent à la légitimer pour mieux la promouvoir ; elle ne se diffuse qu’au fur et à mesure que ses spécifications sont négociées avec d’autres organisations qu’il faut convaincre de relayer la technologie (les éditeurs, les distributeurs, les universités). Le passé regorge d’exemples de technologies qui finissent dans les poubelles de l’histoire parce que la négociation interorganisationnelle n’a pas porté ses fruits : la vidéocassette en format Betamax de Sony ; le Mini Disc (encore Sony) ; le LaserDisc de Philips ; le HD DVD de Microsoft, NEC et Intel, supplanté par le Blu-Ray de Sony le revanchard suite à la trahison de Toshiba, etc.

Le progrès technologique, donc, est avant toute chose un phénomène organisationnel qui émerge de coalitions instables. Dans l’industrie du livre électronique, le nouveau Cybook Opus, tout comme le Reader Touch de Sony, optent actuellement pour un format libre de diffusion de contenu appelé Adobe EPUB. Amazon, leader sur le marché avec l’ebook Kindle, a fait le choix d’un format propriétaire qui garantit à l’entreprise une mainmise sur la diffusion de contenus : seuls les livres téléchargeables sur le site d’Amazon peuvent être lus sur le Kindle. Qui cela pourrait-il bien énerver parmi les protagonistes listés plus haut ? Et quand on pense à tout ce que le livre électronique pourrait changer dans notre manière d’appréhender la culture, on ne peut que reconnaître le rôle essentiel que jouent les organisations dans les mutations sociétales contemporaines. Un rôle que la plupart des sociologues et des économistes ont laissé à d’autres le soin d’étudier.


Livre électronique (2): l’argent et les valeurs

09/12/2009

On a l’impression que tout débat public passé à la moulinette médiatique se résume, somme toute, à la question suivante : l’argent ou les valeurs ? Quelques exemples récents : la réforme de l’hôpital, la « moralisation » du secteur bancaire, le trou de la Sécu, le populisme supposé du Téléthon. Les débats qui fleurissent autour de l’arrivée du livre électronique ne semblent pas échapper à ce dilemme de surface : défendons nos valeurs avant de penser à l’argent, disent les un ; sans argent, comment ferons-nous pour défendre nos valeurs, répondent les autres.

Le premier article sur l’arrivée du livre électronique en France dressait une liste des principaux acteurs en présence. Leurs intérêts sont divers et souvent contradictoires. Leur discours médiatique, visant à gagner les faveurs de l’opinion, rejoue régulièrement le dilemme de l’argent et des valeurs. Voici trois exemples d’échanges de bons procédés entre maisons d’édition à l’ancienne et fabricants de livres électroniques.

1er échange. « Le livre électronique coûtera moins cher au consommateur puisqu’on n’a pas besoin de papier pour l’imprimer ni de camion pour l’acheminer à son point de vente. » (l’argent)
« Oui mais c’est la mort annoncée des librairies (notamment des petites librairies de quartier qui créent du lien social) et des bibliothèques (notamment des peti…, bon vous avez compris). C’est la Culture qui va en prendre un coup ! » (les valeurs)

2ème échange. « Le livre électronique est écologique, on ne gaspille pas de papier et d’essence pour transporter le bois vers l’usine de papier, puis le papier vers l’imprimerie, puis le livre vers son point de vente ». (les valeurs)
« Oui mais vous oubliez de préciser que les marges prélevées par le bûcheron qui coupe le bois, par la fabrique de papier, l’imprimeur et le transporteur ne serviront pas tant à baisser le prix pour le consommateur qu’à enrichir l’entreprise qui fournira le livre électronique ! Ne me servez pas votre laïus sur le développement durable, vous savez très bien qu’en réalité la marge d’Amazon va doubler » (l’argent)

3ème échange. « Le livre électronique c’est la démocratisation de la culture enfin accessible à tous et à chaque instant ! Même ceux qui vivent dans des chambres de bonne de 6 m² pourront stocker des milliers d’ouvrages dans leur bibliothèque électronique » (les valeurs, un peu tirées par les cheveux)
« Oui mais vous oubliez que le livre électronique c’est la porte ouverte au piratage, regardez ce qui se passe avec la musique et les films sur Internet, bon sang ouvrez les yeux ! Le livre électronique ne sera rentable pour personne ! » (l’argent)

Une remarque, avant de conclure. Chacun des arguments ci-dessus portant sur les valeurs est susceptible d’enrichir l’organisation qui parviendrait à le faire accepter à une majorité ; de même, chaque argument invoquant les puissances de l’argent contient en réalité un jugement de valeur, puisqu’il réfute la position adverse – qui porte précisément sur les valeurs. C’est à se demander si le plus simple ne serait pas de reconnaître que chacun – auteur, éditeur, imprimeur, distributeur, fabricant d’ebook – ne fait rien d’autre que défendre son bout de gras, du mieux qu’il le peut, pour continuer à exister et maintenir son statut.


Livre électronique (1): le lecteur aura le dernier mot ?

08/12/2009

L’arrivée du livre électronique en France est l’occasion pour les acteurs du monde de l’édition de faire entendre leur voix. Tantôt présentée comme une aubaine (économique) ou une menace (pour la culture), le livre électronique va modifier en profondeur les règles du jeu dans l’édition, un univers très parisien et peu coutumier des grands bouleversements. A la fin de la Saison 1, on apprenait que la photocopie, finalement, n’avait pas réussi à tuer le livre. La Saison 2 qui commence voit arriver un ennemi bien plus coriace en la personne du ebook, et le combat s’annonce bien plus serré.

Cet article est le premier d’une série qui s’intéresse aux probables conséquences sociologiques, économiques et culturelles de l’arrivée du livre électronique sur le marché. Il a pour objectif de présenter les principaux protagonistes du monde de l’édition, du pourvoyeur de matière première au consommateur final. Côté fournisseurs, on trouve les auteurs et leurs ayants droit, pour la plupart méfiants du nouvel artefact. On retrouve aussi les bibliothèques et autres fonds de conservation d’ouvrages, susceptibles de fournir du contenu à l’interface électronique.

Un peu plus loin dans la chaîne, on trouve les maisons d’édition et les imprimeurs, qui co-produisent le format papier du livre et ont tendance à voir d’un mauvais œil l’arrivée du livre électronique. Surtout qu’en face d’eux se trouvent Amazon, Sony, et consorts, qui se délectent par avance de pouvoir remplacer des étagères entières d’ouvrages imprimés par une plateforme technologique unique et qui tient dans la main. Eux travailleraient d’ailleurs avec des distributeurs d’un genre nouveau pour l’industrie : les fournisseurs d’accès Internet et divers
sites de référencement de textes digitalisés. Les distributeurs old school, qui acheminent les ouvrages imprimés jusque dans les points les ventes, ont dans cette affaire un intérêt clairement identifiable : s’il n’y a plus de livres à acheminer physiquement, on n’aura plus besoin d’eux. L’Etat joue également un rôle essentiel dans cette affaire, puisqu’il peut décider d’harmoniser (ou pas) les taux de TVA entre livre papier et livre électronique. Du côté obscur, les pirates de livres électroniques font peser un risque essentiel sur la rentabilité potentielle du projet, ce qui ne manquera pas de peser dans la balance.

Etrangement, on entend beaucoup les auteurs et les maisons d’édition dans le débat sur l’arrivée du livre électronique, mais très peu les imprimeurs et les distributeurs, qui sont pourtant les plus menacés. C’est une question de statut : au pays de l’édition, l’éditeur est roi, l’auteur est son valet, et le reste n’est que petites gens. Et le lecteur dans tout ça ? On aime à penser que c’est lui qui aura le dernier mot – que s’il rejette le livre électronique comme les Américains le New Coke, on reviendra en arrière. Pas si sûr pourtant, qu’en face des mastodontes organisationnels en présence, les hordes de lecteurs isolés aient une quelconque importance dans l’histoire qui va se jouer. Surtout que leurs décisions sont en grande partie influencées par des prescripteurs comme les écoles et les universités, qui établissent chaque année des listes d’ouvrages à acquérir, et pourront certainement influer très bientôt sur leur mode d’acquisition.


La Haute Autorité Dispendieuse et Obsolète pour une Protection Inefficace

01/12/2009

hadopi-pirateJ’ai lu l’information sur internet, mais promis je ne l’ai pas téléchargée : la Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et de la Protection des Droits sur Internet (Hadopi) s’est vue allouer par le ministère de la culture des locaux de 1107 m2 au centre de Paris…pour sept personnes (soit plus de 158m2 par personne).

Evidemment ! De suite, un non spécialiste comme moi imagine un nombre impressionnant d’ordinateurs, une pléthore de serveurs, des kilomètres de câbles, bref un volumineux outillage informatique afin de traquer et démasquer les pirates du web. Mais plus qu’une fausse représentation façonnée par de mauvais films d’espionnage, l’autorité anti-piratage externalisera la quasi totalité de son activité : l’identification des internautes en infraction sera assurée par des agents assermentés travaillant pour des organismes professionnels (Sacem), et l’envoi des emails d’avertissement aux mêmes internautes sera confié à une filiale de la Poste. Au demeurant, mes nombreuses connaissances auxiliaires dans le domaine informatique m’ont déjà assuré de l’existence sur la toile de nombreuses parades au mécanisme mort-né mis en place par l’Hadopi.

Pour éclairer ce phénomène d’adoption d’une solution d’autant plus coûteuse qu’inefficace, nous pouvons mobiliser un texte très fertile en science des organisations, ayant donné naissance au courant néo-institutionaliste (J.W. Meyer et B. Rowan : “Institutionalized Organizations : Formal Structure as Myth and Ceremony”, American Journal of Sociology, 1977). L’idée centrale est que les organisations revêtent des règles et des conduites non pour leur efficacité mais comme des mythes qui leur font gagner de la légitimité, de la stabilité, des ressources extérieures, et améliorent leur perspective de survie. Pour fonctionner, elles entretiennent donc un hiatus entre leur structure formelle (grandiose dans le cas présent) et leurs activités quotidiennes (quasi-inopérantes pour le moment).

Très affaiblie médiatiquement suite à une adoption législative houleuse, et fragilisée dans son existence même à cause d’une riposte technique obsolète et sans cesse en retard face aux pirates, l’Hadopi se devait d’avoir des locaux de taille !


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