Jean Sarkozy a annoncé hier le retrait de sa candidature à la présidence de l’EPAD, un organisme dont personne n’avait entendu parler il y a encore deux semaines mais qui est désormais connu sous le nom de “plus-gros-centre-d’affaires-d’Europe” (et oui, la City, c’est de la gnognote, ils n’ont même pas un administrateur public). Ca, c’est fait. Avant toute chose, une précision : le népotisme me révolte et, comme beaucoup j’imagine, je suis devenu tout rouge quand j’ai entendu parler de cette histoire. Mais alors qu’il est désormais acquis que la France est un pays africain comme les autres et que la mouche médiatique va se porter sur un autre coche, que nous apprend cette “affaire” sur la structure de la société dans laquelle nous vivons ?
La critique a en effet pris un tour singulier qui, plus encore peut-être que l’affaire elle-même, éclaire certains aspects peu glorieux de notre société. Au fond, on aurait pu se contenter de poser une question simple : si Jean Sarkozy s’appelait Kévin Martin, fils de Martine Martin, secrétaire de mairie, et de Martin Martin, ambulancier, et qu’il avait fait sa scolarité dans un lycée public d’Angoulême ou de Grasse, serait-il aujourd’hui en position d’être élu à la présidence d’un puissant établissement public ? Peut-être. Mais c’est très très improbable. Pourquoi Jean et pas Kévin, donc ? Bonne question. Je remercie le lecteur des Loges-en-Josas de l’avoir posée et me penche de suite sur un autre sujet (mais j’y reviendrai) : sur quoi ont porté les critiques abondamment relayées par les médias ?
Premier argument, le futur élu n’a que 23 ans. Tiens, depuis quand c’est un problème ça ? Sans remonter à Alexandre le Grand (à la conquête du monde à 20 ans), Steve Jobs avait 21 ans quand il a fondé Apple avec Steve Wozniak (un vieux de 26 ans). Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, a acquis le titre de plus jeune milliardaire de la planète à 23 ans. Mais chez nous, quand on est “jeune” (disons en dessous de 30 ans), on n’est bon qu’à danser la tecktonik et à écraser ses pouces sur des pads de jeu vidéo. Alors gérer une organisation, un établissement public qui plus est, vous n’y pensez pas ma bonne dame. Les pads oui, mais l’EPAD non.
Second argument, Jean est un cancre. Il a bien traîné ses jeans (de marque probablement) sur les bancs de la fac de droit, mais rien de bien sérieux. C’est vrai quoi, s’il était diplômé d’HEC (comme François-Henri Pinault par exemple) ou de l’ENA (comme Martine Aubry), là je ne dis pas. Car bien sûr, Kévin a les mêmes chances de décrocher un diplôme de grande école que François-Henri, Martine ou Jean ! Est-ce là le rôle social que l’on accorde aujourd’hui au système éducatif en général et aux grandes écoles en particulier ? Légitimer la reproduction sociale : blanchir les privilèges comme une banque des Caïmans blanchit l’argent sale ?
Mission impossible : essayons de défendre les coupables, heu pardon, les accusés. La structure sociale est constituée de telle sorte qu’on peut tout à fait imaginer que, sans que les intéressés (Jean et Nicolas) n’aient eu besoin d’intervenir, Jean se soit retrouvé poussé vers le poste de président de l’EPAD. Je ne prétends pas que c’est comme ça que cela s’est passé (je ne suis pas si naïf), mais la position qu’occupe Jean dans la structure sociale, ne serait-ce que par le lien qui l’unit à son père, lui confère un “capital social” hors du commun : accès direct au plus haut de l’Etat et aux milieux d’affaires, prestige associé à son nom de famille, effet de cour… Le plus beau, c’est qu’il n’a même pas besoin de piston, au sens traditionnel du terme (coups de téléphone, petits arrangements…) : c’est la poussée d’Archimède version sociale, ça se passe tout seul.
Le problème, c’est que, sous le coup de l’émotion, le débat se focalise sur les hommes, à qui la vox populi attribue une liberté d’agir et d’intriguer quasi sans limite. La vraie question reste dans l’ombre : qu’est-ce que le mérite dans une république démocratique ? Autrement formulé, voulons-nous d’une société où l’âge et les diplômes, qu’on sait refléter de plus en plus le statut social des parents, sont les seuls badges de mérite ? Ou encore, suffit-il de faire la même école que papa (ou maman) et d’attendre que le temps fasse son œuvre pour que la reconnaissance sociale et l’argent suivent ?
Le lecteur des Loges-en-Josas, qui a trop lu Desproges, pense que les diplômes sont faits pour les gens qui n’ont pas de talent. Quel gros jaloux ! Ca ne m’étonnerait pas qu’il soit jeune en plus.
Publié par JJ