Terminator contre Barbe-Noire

21/10/2009

A la fin de Burn after Reading, le film de Joel et Ethan Cohen, un chef de service de la CIA réalise à quel point il a déconné sur l’enquête qu’il supervisait depuis plusieurs jours. Il n’a rien appris des filatures commissionnées et ses agents se retrouvent avec plusieurs cadavres inexpliqués à faire disparaître discrètement. Il utilise une expression à la finesse toute militaire pour résumer cette sombre affaire d’espionnage impliquant une poignée d’abrutis, et qui a pris des proportions hallucinantes à cause de son leadership quelque peu amateur: what a clusterfuck !

Sous le haut patronage du Pentagone, le gouvernement des Seychelles vient d’annoncer que des drones de combat seraient chargés de nettoyer leurs eaux territoriales des affreux pirates. A l’heure où le capitalisme se cherche un second souffle, l’ironie du sort met face à face le pirate et le drone, sabre contre missile autoguidé, crochet de métal contre bras cybernétique. Et c’est dans un cadre idyllique que les deux espèces pourront faire connaissance.

Ce fait divers constitue une synthèse paradoxale de deux défis importants auxquels le capitalisme mondialisé doit faire face. L’un est récurrent, puisqu’il est à peu près aussi ancien que le capitalisme lui-même: il s’agit de contenir les pirates, qui décidément n’en finiront jamais d’empêcher le commerce mondial de tourner en rond (sur les mers ou dans les fibres optiques). L’autre est assez récent et remet à plat l’essence même de la guerre entre les nations: il s’agit d’encadrer l’utilisation des drones militaires, ces grands robots d’un nouveau genre, qui pour certains peuvent décider de leur propre chef d’abattre un ennemi fraîchement identifié.

Le pirate et le drone entraînent tous deux le capitalisme dans un puits sans fond de réflexion éthique. Le pirate est un commerçant sans le sou qui recherche le profit mais n’a aucunement l’intention d’en reverser une partie à l’Etat sous forme de taxe. Le drone est un soldat sans âme programmé pour éviter aux chefs d’Etat et à leurs soldats d’éprouver du remord (la taxe morale prélevée sur les protagonistes de tout conflit armé). Tous deux entretiennent un rapport éminemment problématique avec le capitalisme conçu comme contrôle des flux quadrillant un territoire surcodé par l’Etat. Tous deux, aussi, opèrent en bandes organisées.

L’escadron de drones n’a pas d’existence juridique. Les drones n’ont ni représentant, ni représentativité. Si par exemple l’un d’entre eux venait à abattre un civil innocent, personne n’a la moindre idée des responsabilités qui pourraient être engagées. Celle de l’entreprise qui a conçu ou fabriqué le drone ? Celle de l’armée qui l’a mis en place ? Ou faudrait-il créer un tribunal spécial pour juger les petits cousins de Terminator ? En matière de guerre, alors que tout groupe organisé possède un statut défini par des conventions, y compris ceux qui ne font pas la guerre (les Etats neutres) et ceux qui ne peuvent plus la faire (les prisonniers de guerre), l’escadron de drones constitue l’exception: les machines sont envoyées au casse-pipe dans le néant discursif, légal et juridique le plus total. En fait, l’escadron de drones est une organisation fantôme.

Les pirates organisés en bandes jouissent d’une absence de statut comparable. Reniés par toutes les nations, les pirates prennent le large pour attaquer n’importe quelle organisation représentant juridiquement les intérêts d’un Etat ou d’une grande entreprise. Opérant dans les eaux internationales, à bord de navires de fortune ou, pour les plus modernes, à l’intérieur des câbles contenant le réseau transnational de fibres optiques, les organisations pirates n’ont pas d’autre référent qu’elles-mêmes. Aucune règle stable ne permet de déterminer quel tribunal doit les juger et qui doit les condamner. Les organisations pirates, elles aussi, constituent des organisations fantômes.

Fantôme contre fantôme, Terminator contre Barbe-Noire, vide éthico-légal contre vide politico-juridique. Dans les eaux translucides des Seychelles, le Pentagone vient de réunir les ingrédients nécessaires à la réalisation d’une nouvelle opération clusterfuck dont lui seul a le secret.

On peut déjà mettre une petite annonce sur IMDB pour recruter le réalisateur qui sera chargé de la version hollywoodienne de l’histoire. Je propose Ridley Scott, pour sa double expertise en clusterfuck (Black Hawk Down) et en robots (Blade Runner).


Ouf…!

19/10/2009

Dans un article salutaire du journal Le Monde publié le 19 octobre, “René Padieu, président de la commission de déontologie de la Société française de statistique, souligne qu’on se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs. Et, semble-t-il, moins qu’il y a quelques années”.

Comment, alors, explique-t-il cette obsession médiatique de la vague de suicides ? Selon lui, c’est “le corps social qui délire: salariés, direction, ministre, syndicat, journalistes, commentateurs, vous et moi tous ensemble”.

C’est Deleuze et Guattari qui l’ont dit: le délire, en fait, n’est que rarement freudien. On ne délire pas si souvent que ça sur papa-maman. On délire aussi sur le grand capital, sur Raymond Domenech, sur les terroristes, sur la mort de Michael Jackson (moi je dis que c’est la CIA), et… sur la vague, que dis-je, le tsunami de suicides chez France Telecom.


Les média, reflet de quoi exactement ?

16/10/2009

Faisons court : les médias, simultanément, reflètent et façonnent l’opinion publique, et à ce titre jouissent d’un pouvoir immense. Souvent, malheureusement, le niveau d’analyse qu’ils proposent est assez limité.

Combien de fois vous a-t-on spammé votre temps de cerveau disponible, ces derniers mois, avec « l’inquiétante série de suicides chez France Telecom » (parfois appelée aussi « la mystérieuse épidémie de suicides », ou autre formule digne de figurer sur la première de couverture d’un mauvais polar) ?

Perso, j’ai été spammé des centaines de fois. A aucun moment, pourtant, mon temps de cerveau disponible n’a reçu l’information suivante : 25 suicides d’employés de France Telecom en 2 ans, pour 102 000 salariés, ça fait un taux de suicide annuel d’environ 12,5 pour 100 000, c’est à dire un taux inférieur de 25% à la moyenne nationale.

Pas besoin d’être un pro des statistiques pour comprendre qu’il y a là quelque chose d’intéressant – mais dont évidemment les médias ne parlent pas, puisque ça transformerait un petit scandale bien vendeur en discussion sérieuse sur le suicide en tant que fait social. Certes, il y a, chez France Telecom, une sous-représentation de certaines populations à risque (SDF, RMIstes, adolescents, personnes âgées) qui rend insuffisante la comparaison avec la moyenne nationale.

Mais dans les autres grandes entreprises, quel est ce taux ? Un journaliste aurait-il pris la peine de collecter des chiffres, afin d’établir une comparaison et, tout simplement, de faire son métier de son journaliste qui consiste à informer les gens en analysant l’actualité ?

Je vous parie un bras que bientôt on entendra encore certains se plaindre que le vrai journalisme est menacé par les faux journalistes des quotidiens gratuits, etc. Tiens, ça me rappelle un peu certaines évolutions récentes de l’industrie de la musique (ouh les vilains pirates !).


Quand la musique est bonne, quand elle ne triche pas

16/10/2009

L’artiste Shannon Wright (en photo) a donné le 12 octobre à Paris un concert exceptionnel. Sans rentrer dans les détails de sa performance musicale, ajoutons toutefois qu’elle a pris le parti ce soir-là de ne pas jouer plus de trois courts morceaux extraits de son tout dernier album, Honeybee Girls. Cela peut sembler anecdotique, mais c’est malgré tout un choix insolite au regard des normes implicites mais néanmoins contraignantes qui structurent l’industrie de la musique depuis les Beatles.

Rappelons brièvement quelques unes de ces normes. Un artiste (ou groupe d’artistes) doit sortir un nouvel album environ tous les deux ans. Un album doit comporter entre neuf et treize morceaux, avec éventuellement un morceau bonus. Un morceau dure entre deux minutes et quatre minutes trente. L’album dans sa totalité doit durer entre trente et soixante minutes. Après chaque sortie d’album, l’artiste part en tournée. Pendant les concerts de ladite tournée, l’artiste joue les morceaux de nouvel album pendant à peu près la moitié du concert afin d’en faire la promotion. Pendant l’autre moitié du concert, et notamment à la fin pendant les rappels, l’artiste doit jouer ses standards – les morceaux populaires de ses albums précédents et que le public apprécie particulièrement (d’ailleurs, en général, le public vient pour entendre lesdits standards). Eh quoi ? Quand la musique est bonne, il faut la jouer à chaque concert.

Les règles énoncées ci-dessus ont plusieurs conséquences. Par exemple, il arrive souvent qu’un album ne comporte qu’un ou deux titres de qualité, noyés parmi une dizaine de médiocres essais musicaux dont la présence ne s’explique que par la nécessité de remplir les sillons esseulés du disque. Il arrive aussi souvent, par conséquent, d’être déçu lors d’un concert commis dans la foulée de la sortie d’un album de type voiture-balai.

Honeybee Girls, le dernier album de Shannon Wright, comporte dix morceaux un peu poussifs et dure à peine trente minutes. La critique ne s’y est pas trompé, l’ensemble est inégal, l’album globalement moyen. Mais il fallait bien passer par là pour que Shannon ait le droit de monter sur scène à nouveau. Elle aurait pu, comme beaucoup d’artistes mégalos, assommer son public avec ses dix nouveaux morceaux avant de passer aux choses sérieuses. En toute humilité, elle s’est contentée de jouer les trois morceaux les plus intéressants de son dernier opus, avant de d’attaquer aux multiples joyaux composés tout au long de sa carrière avec la hargne et l’élégance qu’on lui connaît. Elle admet volontiers que certaines de ses compositions échappent à l’impératif de la promotion-commerciale-du-dernier-album. C’est ça, la classe.

Chaque industrie ou champ organisationnel est structurée par une série de normes au réel pouvoir de coercition. Ces normes guident les processus de production, de transformation, d’échange, et de consommation. Lorsque ces normes tombent en désuétude en raison de mutations sociétales et technologiques, mais que les principaux acteurs d’une industrie rechignent à l’admettre, il y a du grabuge.

Les ventes de CD fondent comme neige au soleil depuis le début des années 2000. La plupart des jeunes qui ont 18 ans aujourd’hui n’ont jamais acheté un CD de toute leur vie. Les industriels qui ne veulent pas admettre qu’aux évolutions sociétales doit répondre un changement de leur manière de travailler finiront sur le carreau, malgré leur intense lobbying pour que rien ne bouge. Tant pis pour eux.

C’est tout l’enjeu des sciences de l’organisation que de produire une triple analyse économique, stratégique, et sociologique pour comprendre les enjeux d’un champ organisationnel.

NDLR : A cet égard, le lecteur intéressé pourra consulter l’article de Huygens, Baden-Fuller, Van den Bosch et Volberda intitulé Co-evolution of Firm Capabilities and Industry Competition: Investigating the Music Industry, 1877-1997, paru en 2002 dans la revue Organization Studies.


2009 Medici Summer School

10/10/2009

Context

MediciThe Medici Summer School in Management Studies, held in the Villa La Pietra on the 5-10 July 2009, was co-sponsored and co-organized by Alma Graduate School (University of Bologna), HEC Paris, and Stern School of Business (New York University). 
The Summer School is designed to promote doctoral education and research in management studies and contribute to the development of enlightened practice in the management of business organizations. 
 
The Summer School combines lectures and research seminars by prominent international scholars with an active engagement of participant students. Every day of the one-week program is scheduled to end with the presentation of students’ work related to the topic of the School, with a panel of senior faculty providing feedback.

Overview

The 1st Medici Summer School revolved around categories and identities of and in organizations. The key question of both academic and managerial relevance we dealt with is:

How do organizational categories shape, and get shaped by, organizational fields?

This question itself is motivated by both longstanding and contemporary strategy and organizations research. It is intimately associated with the problem of establishing “boundaries” in the study of organizations and industries. Everyday language provides much grist for distinguishing one type of organizational form from another. We know, almost intuitively, that an “airline” is a different form than a “bank”, and we speak effortlessly of the “airline industry” or “financial services.” And yet, forms and industries have been historically difficult to define and demarcate in systematic ways. In economics, for example, longstanding debates have occurred over how best to determine the boundaries between one industry or market and another, with no clear consensus emerging even today.

There is a growing consensus in some research areas that the boundaries of industries, fields, markets, and/or populations are not to be found in the intrinsic characteristics of firms themselves but, rather, are cognitive categories that are defined by one or more groups of relevant observers (e.g., customers, suppliers, rivals, investors, etc.). This cognitive turn has very important implications for the study of forms in situ. It implies that language and linguistic conventions are primary data points in demarcating one form from another. It suggests the possibility that organizational forms and identities are relative to a community of observers, and that different communities can define the same organization in different ways depending on their perspective and observational goals.

Interventions

On the first day, Joe Porac (New York University) tackled several issues pertaining to categorization processes by taking stock of past research. He insisted on the relevance for scholars to go in the field and meet social actors in their daily activities. He told about how surprised he was, for instance, that Scottish knitwear producers considered that competition consisted of the four or five geographically-proximate knitwear producers that they personally knew – whereas thousands of producers offer very similar products to very similar customers across the world. If competition is so deeply tied to cognitive frames, and if we accept that competition shapes the boundaries of what is a market, it follows that markets, industries, and whole sectors of the economy literally lie in the eye of their beholders. Giovanni Gavetti (Harvard) pursued the analysis at a different level by outlining a cognitive theory of organizational strategy, wherein managerial cognitive frames shape growth opportunities, organizational scope, and product strategies.

On the second day, Ezra Zuckerman led an interactive discussion on categories and status. Based on his presentation of a study of law firms spanning various categories (such as divorce, personal injury, or corporate law), he connected the cognitive foundations of categories with their market outcomes through the prism of status hierarchies. In particular, he discussed the middle-status conformity conjecture, which states that conformity is high in the middle yet low at the top and bottom of a status hierarchy. Importantly, status can be conceptualized by looking at category membership (e.g., high-status low firms do corporate law, low-status law firms take on divorce cases).

On the third day, Raghu Garud (Penn State) built on previous discussions to investigate the notion of category emergence. By drawing on his study of the sociocognitive emergence of cochlear implants as a distinct technology and product category, he shed light on the uncertainty and power relationships at play during category emergence. He insisted on the sociocognitive dynamics at work between actors involved in an innovation process.

On the fourth day, Huggy Rao (Stanford University) and Rudy Durand (HEC Paris) led a brainstorming session on the overlap between multiple categories, multiple institutional logics, and multiple evaluators. Preparing a fourth paper investigating the field of French haute cuisine, they portrayed the field as one wherein chefs can adopt recipes from either the traditional or nouvelle cuisine logics, which draw on different categories of ingredients, aesthetics, and combination. Two evaluators categorize and rank restaurants after trying their signature dishes – the Michelin Guide, the incumbent player in the field of gastronomy critique, and the Gault & Millau Guide, the challenger biased in favor of nouvelle cuisine experiments. The brainstorming led to propositions about what happens to restaurants and broader categories in the field when both critics agree or disagree, and how this should be measured empirically.

On the last day, Elizabeth Pontikes (University of Chicago) revisited a well-established finding of categorization research – that spanning multiple categories leads to unclear identities and lower external evaluations – by introducing the notion of category leniency and the idea that evaluators have heterogeneous goals. Lenient categories are ill-defined and impose little constraint on their members. This richer conceptualization led Elizabeth to argue that certain evaluators may actually favor organizations that span lenient categories. In an empirical paper, she found that investors are attracted to organizations in lenient categories because they are more flexible with the ability to appeal to a wide range of potential consumers (whereas consumers are more likely to look for goal-specific organizations).

These presentations were followed by those of doctoral students from nine different countries and by passionate discussions, not only in the conference room but also later around the table where exquisite Italian specialties were served to the participants, accompanied by carefully-selected fine wines. Debates spanned both the past and future of categorization research, and proved that this line of research is extremely lively and very promising, for organizational scholars, sociologists, and psychologists.


Vade retro status quo ? Petite histoire d’un faux-ami de la sociologie

08/10/2009

La sociologie américaine et la sociologie française ne font pas toujours bon ménage. Outre-Atlantique, on s’intéresse beaucoup à la notion de status, mais cette dernière ne recoupe que très vaguement le concept de statut au sens où l’entendent les sociologues hexagonaux. Ce petit texte retrace brièvement l’histoire de ce couple de faux-amis sociologiques.

La grande spécialité de la sociologie française, c’est l’étude des individus en mal d’exister. Ecrire de la sociologie, en France, c’est avant tout raconter le quotidien de ceux qui n’ont rien, de ceux qui ont moins qu’avant, ou de ceux qui ont moins que ce qu’ils espéraient. On fait du Germinal avec les données de l’INSEE. On décrit en long et en large la structure des classes sociales, on enquête pour comprendre comment passer d’une classe à l’autre (quels sont les diplômes nécessaires pour bondir de CSP+ à CSP++ ?), on mesure les inégalités entre classes, on met en garde les générations futures qui auront moins que leurs parents si ça continue, etc. Clairement, la notion de statut est essentielle au bon fonctionnement de cet ensemble épistémique, car elle désigne une position sociale acquise qui correspond aussi à un niveau particulier de l’ascenseur social.

Quand un individu a un statut, en France, cela signifie qu’il entretient une relation intime avec un dispositif légal qui le rend éligible à une série d’avantages économiques, sociaux, et fiscaux, dont la valeur fait plus que compenser les inconvénients qui y sont associés. Mieux, le statut dessine pour chacun un parcours de vie : il rend plus probable certaines destinations de vacances, certains bulletins de vote, certains lieux d’habitation, certains types de maladie, et le nombre moyen de journées de repos nécessaires à leur guérison. Untel veut obtenir le statut de fonctionnaire européen, tel autre celui de professeur agrégé ou d’auto-entrepreneur ; certains militent même pour que l’Etat produise de nouveaux statuts (« un vrai statut d’étudiant », « un vrai statut de beaux-parents », « un vrai statut pour les victimes ») afin de mieux répondre aux besoins de la population. L’Etat produit des statuts pour les tous les goûts, un peu comme l’Oréal produit des shampoings pour tous types de cheveux (bénis soient les chauves!).

La recherche d’un emploi, en France, correspond souvent à la recherche d’un statut. Certains concours, certains certificats, certaines écoles, proposent des préparations techniques et psychologiques complètes pour les chasseurs de statut. La sociologie française du statut reflète donc une certaine réalité sociale (= on a la sociologie qu’on mérite). A ce propos, deux ouvrages de qualité publiés récemment sont à recommander : Le Déclassement, de Camille Peugny (Grasset, 2009), et La Peur du Déclassement, d’Eric Maurin (Seuil, 2009).

Les Etats-Unis ont une approche très différente du status. Les classes sociales existent outre-Atlantique mais leur étude ne passionne pas tellement les sociologues. La société américaine étant à bien des égards plus fluide que la société française, les diplômes y importent moins, et surtout, la réussite à un concours ne garantit rien. Du coup, la relation de l’individu à son status n’est pas un dialogue figé entre un râleur qui, et c’est bien compréhensible, aimerait obtenir plus d’avantages du dispositif légal le concernant, mais un benchmark permanent avec son entourage. L’illusion américaine veut que la réussite ne s’explique que par la sueur et la compétence, du coup, abandonner une position statutaire aux Etats-Unis pour tenter d’en atteindre une autre, si possible plus haute, est un acte tout à fait ordinaire (et qui se solde souvent par une déception).

Le status américain doit être vu comme un ordonnancement en perpétuelle mutation, une comparaison permanente de tous avec tous et au cours du temps. En France, le statut est un choix pour toujours, dont on retire des bénéfices qui croissent souvent à l’ancienneté. Au pays de Molière, on ne compare pas les statuts entre eux, mais chaque statut particulier avec lui-même au cours du temps. Ceci explique notre incompréhension de la fièvre américaine du classement comparatif. Pensez à tous ces rankings qui débarquent en France et qui hérissent le poil de nos sociologues à la veste en tweed rapiécée aux coudes : le classement des entreprises les plus admirées, le classement des meilleures universités, le classement des films les plus chers de l’histoire, le classement des villes les plus cools, le classement des sociologues les plus cités, etc. (sur le thème du status, c’est probablement Joel Podolny et son article intitulé A status-based model of market competition, American Journal of Sociology, 1993).

En conclusion, méfiez-vous des faux-amis et des ressemblances phonétiques qui pourraient malheureusement vous faire commettre des erreurs statutaires.

A bientôt pour la suite de la série d’articles VADE RETRO.


C’est clair…

07/10/2009

…la pauvreté rend obèse et inversement. Euh, à moins que ce ne soit le contraire ?

Il est beaucoup question de causalité dans cet article de Slate (traduit de l’américain). Un peu trop peut-être… Sentant la migraine monter au fur à et mesure que j’avançais dans ma lecture, j’ai commencé à tracer des flèches pour essayer de suivre. Ca donne à peu près ça. C’est beaucoup plus clair, non ?


Ouh la la !

03/10/2009

La semaine passée se tenait à Los Angeles le festival Ooh la L.A! Ah ah ah, quel amusant jeu de mot me direz-vous, mais quel est donc ce festival au juste ? Et bien c’est le “festival de la musique française en Californie !” (point d’exclamation d’origine). Pour lever toute ambiguïté, l’affiche (très réussie) du festival montre une tête de coq stylisée, flanquée d’une belle cocarde tricolore. Le festival est soutenu financièrement par Cultures France, la Sacem et le bureau export de la musique française. Aux manettes : un directeur artistique de Barclay et le consul général de France à Los Angeles, David Martinon (Romain Gary a cédé le fauteuil depuis longtemps).

A prime abord, l’idée est sympathique et l’affiche alléchante : Phoenix, Nouvelle Vague, The Dø, Sebastien Tellier sur une même scène. Dès qu’il en a eu vent, pourtant, le lecteur des Loges-en-Josas m’a bombardé de textos (le pauvre ne sait pas que Twitter existe) : “c’est ça la musique française ?”, me demande-t-il, angoissé. Comme le note un commentaire, un brin ironique, laissé sur le site web du festival: “This is an English language festival, with English singing French people. Wow, its hard to find good acts that sing in English in the U.S., especially in L.A. I guess that is why we have to import English-singing Frenchies!” Touché : un festival de rock français à L.A. c’est un peu comme un festival de samba japonaise à Rio ou un festival de bourrée américaine à Clermont-Ferrand.

Comme beaucoup d’autres domaines, la musique populaire s’est mondialisée. Contrairement aux caricatures que l’on nous sert parfois (souvent), cette mondialisation (*) ne s’est pas traduite par l’invasion des ondes radios mondiales par des hordes d’artistes anglo-saxons. Ces dernières années, les next big things pop-rock étaient aussi d’origine brésilienne, suédoise, indienne ou versaillaise (Daft Punk, Air, Phoenix). Les modèles culturels (guitare-basse-batterie-séquenceur, chant en anglais) et les façons d’organiser (tournées, clips, myspace, etc.) circulent et sont adoptés par des groupes du monde entier, qui les font leurs. Bien sûr, le modèle original étant anglo-saxon, les Américains et les Britanniques en demeurent les premiers promoteurs. Mais ils ne sont pas seuls. Dans ce grand chaudron se forge une forme de culture mondiale où l’origine nationale importe peu : sur les dance floors de Miami, d’Ibiza ou de Goa, qui se soucie que Daft Punk ait été formé en France et Au Revoir Simone aux Etats Unis ? Cette culture mondiale en construction ne se substitue pas pour autant aux cultures nationales. Que le lecteur des Loges-en-Josas se rassure : Johnny, Pascal Obispo, Lara Fabian et tous leurs amis resteront pour longtemps, dans nos frontières, les champions de la “musique française”.

Mais revenons à notre festival. Que ces groupes se produisent à Los Angeles, c’est dans l’ordre des choses : L.A. est un des hauts lieux de le musique pop mondiale. Mais qu’ils s’y produisent ensemble dans un festival de “musique française” patronné par le gouvernement français, voilà qui est plus troublant. C’est que la mondialisation culturelle évoquée ci-dessus mine le fondement même de la logique de promotion et de soutien à la culture française, qui coure désormais en tous sens comme un poulet décapité. Alors que les ondes radio et télé françaises restent assujetties à des quotas d’ “œuvres françaises”, la définition même de cette catégorie pose problème. Prenons le dernier album de Phoenix : c’est un album de rock de très bonne facture, qui cartonne à l’étranger. Problème : ce n’est pas une œuvre musicale “d’expression française ou interprétée dans une langue régionale en usage en France” (art. 28-2 bis de la loi du 30 septembre 1986). Donc la musique de Phoenix n’est pas une “œuvre française” au sens de la loi mais se retrouve promue à L.A. comme “musique française”.

Privée des ses repères traditionnels, la politique de soutien à la culture française se rattrape à ce qui reste : la nationalité des artistes et des entreprises qui les portent. Il y a quelques années, le film de Jean-Pierre Jeunet Un long dimanche de fiançailles se voyait refuser la qualification de “film français”. Raison invoquée : le film, quoi que répondant à tous les critères culturels d’un film français, avait été produit par une major américaine. A la même époque, le peplum Alexander d’Oliver Stone, tourné en anglais avec Colin Farrel et Angelina Jolie, se voyait accorder l’accès au système de subventions du CNC car co-produit par une société française. Le débat autour de la signification de la catégorie “œuvre française” n’est pas que sémantique. Il a des répercussions sonnantes et trébuchantes. Face à l’ambigüité de ce qu’est une “œuvre française”, chaque partie intéressée cherche à en modifier l’interprétation à son avantage. Ainsi, ce sont les producteurs de cinéma français qui ont taclé le film de Jeunet, le privant au passage de plusieurs millions d’euros de subventions.

Insensiblement, la logique initiale de défense de la culture française glisse vers une logique de défense d’intérêts privés (ceux des artistes et des entreprises culturelles françaises). Au fond, c’est le concept même d’exception culturelle, construit au fil des trente glorieuses et théorisé au début des années 1990, qui est remis en question. Les artistes qui réussissent dans l’arène mondiale – le succès se mesurant à la fois en argent et en reconnaissance / prestige – sont ceux qui adoptent les codes en vigueur dans cet espace de compétition pour exprimer leur art. Quelle que soit leur origine (parfois partiellement française, comme en couture ou en cuisine), ces codes ne sont plus nationaux. Inciter les artistes à adopter un code différent (chanter en français, par exemple), c’est les marginaliser dans cette arène. Cela ne signifie pas que ce soit nécessairement un mauvais choix : on maintient ainsi un vivier artistique qui perpétue ce que l’on considère être la culture française. Mais cela a un prix : il faut renoncer à toute ambition internationale. Quant à subventionner les artistes qui adoptent le code dominant, ça n’a guère plus de sens : Phoenix ou Daft Punk (et leurs maisons de disques) ont-ils besoin des subventions du Ministère de la Culture ?

(*) Sur ce sujet de la mondialisation comme phénomène de construction d’une société mondiale (world polity), on peut se référer aux travaux de John Meyer et des ses co-auteurs sur la propagation des modèles d’éducation et des modes de gouvernement.


Un immeuble « zéro suicide » pour une vie d’entreprise plus saine

01/10/2009

Le 29 septembre 2009, Europe 1 et Le Figaro faisaient part du projet de France Telecom d’ouvrir prochainement un nouvel immeuble de bureaux, baptisé le « Balthazar » (un nom qui signifie « Que Dieu protège le Roi » en Phénicien).

Cet immeuble dit « zéro suicide », implanté place des droits de l’homme à quelques encablures du stade de France, représente une innovation socio-architecturale digne de la prison panoptique imaginée par Jeremy Bentham. Pour ceux qui se demandaient encore comment prévenir le suicide en entreprise, ne cherchez plus, Balthazar est arrivé. Grâce à ses fenêtres condamnées, ses terrasses inaccessibles à un être humain normalement constitué, et ses rambardes rehaussées, Balthazar fait du suicide un véritable parcours commando.

De fait, l’intégration environnementale du complexe sur la place des droits de l’homme de Saint-Denis est parfaitement harmonieuse (rappelons que le droit, pour tout individu, d’ouvrir les fenêtres de son bureau comme bon lui semble ne figure ni dans la déclaration de 1789, ni dans celle de 1948). Cela rend d’autant plus étonnante cette déclaration, sur Europe 1, d’une salariée de l’entreprise : « On a l’impression de se faire berner ». L’essentiel, on l’aura compris, est que les dirigeants de l’entreprise n’aient plus à être embarrassés par ces décès malvenus. Que Dieu protège le Roi.

On peut toutefois se poser la question suivante : comment peut-on prendre des décisions qui semblent aussi rationnelles à l’intérieur d’une organisation et aussi absurdes aux yeux du reste de la société ? C’est que chaque organisation forme une petite société, un monde en miniature, avec ses règles formelles et informelles, ses normes et ses croyances, et que rien n’empêche ces dernières d’entrer en dissonance totale avec les schémas interprétatifs du reste de la société. Tant que ces petits mondes restent relativement isolés les uns des autres, la vie suit son cours ; quand les deux s’entrechoquent – par exemple, quand une entreprise importe en son seing une logique d’action qui lui est extérieure afin de créer du changement en interne – ça fait du grabuge. Dans ce dernier cas, mieux vaut appeler un consultant, il saura sûrement quoi faire.


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